Les porteurs du projet du Grand Paris et plus particulièrement celui de l’aménagement du plateau de Saclay, n’hésitent pas à se référer à des campus renommés et présentés comme les modèles à copier. Le succès, la renommée ou l’attractivité de Stanford, au sein de la Sillicon Valley dont nous pouvons aussi souligner que l’échelle n’est pas tout à fait celle de notre plateau, de Cambridge dans le Massachusetts ou de Cambridge au Royaume Uni, se sont forgés avec le temps. Par contre rien sur Tsukuba, dont les conditions de création ne sont pas sans similitude avec notre projet étatique. Or, le développement de Tsukuba, dite elle aussi "cité scientifique" n’est pas aussi enchanteur que l’avaient prévu les initiateurs du projet, du point de vue scientifique ou social (*). Un tel développement sur le plateau de Saclay augurerait d’un gâchis écologique, social, et financier que nous redoutons.

Tsukuba, se situe à 60 km au nord est de Tokyo. Sur une superficie de 28 km2, la ville est peuplée en 1999 de 190 000 habitants et 13 000 chercheurs travaillent dans 300 instituts de recherche et entreprises (nationaux et privés). Il y a pourtant aujourd’hui dans la ville de Tsukuba de gros laboratoires renommés, mais l’intérêt de leur regroupement n’a pas opéré d’alchimie spectaculaire et sur le plan humain, les problèmes sociaux ont été énormes, liés à des problèmes d’infrastructure. La ligne de train directe depuis Tokyo n’est arrivée qu’en 2006 et elle favorise maintenant le développement de la ville en "bed town". Tsukuba n’est pas connu du grand public contrairement à la Silicon Valley. Quant aux chercheurs amenés à y travailler, demandez-leur s'ils souhaiteraient y vivre !

En 1963, l’état japonais prend la décision de construire Tsukuba. Pour contrer une certaine opposition, une loi a été votée au Parlement. En 1967, une université de Tokyo est déménagée et deviendra l’université de Tsukuba. Les chercheurs scientifiques de cette université étaient eux favorables à ce transfert. Ce sont surtout des organismes de recherche (essentiellement en provenance du MITI) qui se sont installés à Tsukuba.
En 1980, il y a 20 000 habitants, loin des 200 000 prévus et des problèmes sociaux : manque d’infrastructure, augmentation du nombre de suicides, apparition de groupes religieux, impopularité de l’université, hommes mutés sans leurs familles, ("docteur train"). Et il existe une prime Tsukuba de 10 % pour les salariés mutés dans cette ville par leur entreprise.
En 1985, organisation d’une exposition universelle tournée vers les sciences auquel on insère le thème de l’habitat pour contrer l’impopularité de la ville et remédier au désordre architectural. Tsukuba n’avait pas l’impact escompté sur la technologie japonaise et le monde industriel.
Dans les années 90, les temps changent car la période de création de Tsukuba qui avait été décidée et démarrée en période de croissance économique et de guerre froide est révolue D’une part on ne promeut plus aussi facilement la recherche fondamentale. Les chercheurs de Tsukuba qui obtenaient facilement des fonds importants furent soumis à la concurrence et durent se battre pour obtenir des subventions. D’autre part, les technologies, les moyens de communications évoluent et la recherche elle-même change. On assiste à des fusions de laboratoires et il y a alors avantage aux instituts qui combinent développement et recherche. Tsukuba se sent loin des processus de décision d’ordre financier et social. Il y a quelques retours à Tokyo.

Ainsi donc, d’un coté les modalités de financements de la recherche ont évolué et d’un autre coté, la recherche elle-même a changé. Ces 2 phénomènes ont favorisé des structures plus souples qui ne sont pas celles qui ont été implantées à Tsukuba. De plus, cette concentration de moyens et les résultats de recherche ont peu apporté à la population. L’évolution de la recherche n’a pas porté le développement scientifique de la "cité scientifique" et les aspects sociologiques de cette aventure ne sont pas positifs non plus.

Tsukuba2010

Une ville vivante et attractive ne se décrète pas

L’observation de l’évolution de la ville de Tsukuba renforce nos interrogations quant à l’aménagement du plateau de Saclay, prévu par le gouvernement à travers la loi du Grand Paris et du Plan Campus.
Outre l’ordonnancement autocratique et la concentration encore accrue en région parisienne faisant fi des derniers espaces agricoles, nous nous interrogeons sur la vulnérabilité d’un tel projet. Il y a ici aussi une focalisation sur un certain type de structures (établissements d’enseignement supérieur et de recherche) évalués avec les critères d’aujourd’hui. Enfin, il est impératif de ne pas construire ici un ghetto pour chercheurs. Car vu l’importance du projet, il s’agit bien d’une ville en devenir, dont la sociologie et les besoins ne sont pas du tout pris en compte, qui est planifiée (Voir l’excellent article de Jean Nouvel, sur lemonde.fr, 19 mai 2010).

(*) Voir l' article "La cité scientifique de Tsukuba gagnée par l'obsolescence", de Tôgo Tsukahara et Hironori Ayabé, paru dans les annales de la recherche urbaine, n° 98, oct 2005.